L’impasse Royal

L’impasse Royal

Adrien Quatennens – Lundi 4 Août 2014

 

Mur idéologique

Je n’ai pas trouvé meilleur exemple que le journal télévisé de ce soir, sur la principale chaine du service public, pour résumer le mur idéologique qu’il y a entre la Gauche progressiste et les tenants du capitalisme néolibéral. Etonnant ?

A la fin du journal, à la suite d’un « dossier » sur les vacances (images de parasols et de gens avachis les uns sur les autres sur des plages surpeuplées dont ne voit plus un grain de sable), la rédaction de la chaine nous propose un reportage qui montre le besoin qu’ont les gens de « déconnecter », de «rompre avec leur quotidien » et avec leur boulot. De prime abord, on peut se dire « belles images illustratrices des congés payés ». C’est sans compter la cerise sur le gâteau : un entretien entre le présentateur du journal télévisé et « un sociologue spécialiste du temps libre ».

Le sociologue fait l’éloge de ce besoin de déconnexion, du fait que l’Etre Humain n’est pas une machine et que, pour être un Etre complet, il a besoin de se « déconnecter » régulièrement, de passer du bon temps, de buller, de profiter avec famille et amis, de découvrir d’autres horizons, de s’adonner à d’autres activités. Jusqu’ici, tout va bien ou presque me direz-vous ! C’est ensuite que ça se gatte avec la question posée par le journaliste pour conclure son interview :

« Mais donc, finalement, le temps libre permet d’être plus productif ensuite ? »

Le voilà, le mur idéologique. Le journaliste n’est là qu’un exemple parmi des dizaines d’autres banalement quotidiens. Mais c’est bien là que se situe la fracture, la frontière entre ceux qui portent un idéal progressiste de Gauche et ceux qui portent l’hégémonie culturelle dominante.

Pour les premiers, le temps libre est une fin en soi car il permet aux gens de ne pas être que des travailleurs mais de lire, apprendre d’autres activités que l’activité productive, profiter en famille ou entre amis, se reposer et ainsi, par l’accomplissement de toute une palette diverse d’activités, de devenir un Etre Humain complet. C’est de là d’ailleurs que naît la bataille historique pour la réduction du temps de travail.

Pour les seconds, le temps libre est un moyen, celui de renouveler sa force de travail et ainsi (mais aussi par les consommations autorisées par ce temps libre) de concourir à la bonne santé de l’économie.

Pour les premiers, l’économie doit être au service de l’Humain.

Pour les seconds, l’Humain doit servir l’économie et en la servant, il pourra peut-être (et à plus ou moins grande et inégale échelle) en tirer son profit et donc une part du bonheur ambitionné.

Ici se trouve la ligne de front du combat culturel et idéologique que nous avons à mener. Même si cela est tristement déplorable, c’est peut-être là même que se situe la frontière entre la Gauche et le Parti Socialiste d’aujourd’hui. Ma transition est ainsi toute trouvée.

Transition ou trahison ?

Ségolène Royal a présenté son projet de transition énergétique et le conseil des ministres l’a validé.

Il en est de même pour Ségolène Royal et son projet que pour le journaliste de France 2 et le temps libre.

D’ailleurs, tout est dans le titre :

« Projet de loi relatif à la transition énergétique pour la croissance verte »

Vous avez bien compris, c’est assez gros dans le titre ? D’ailleurs on se fout qu’elle soit verte, ce projet, c’est pour la croissance ! Il n’est donc pas là question d’une transition énergétique ambitieuse parce que la catastrophe écologique s’avance et que nous autres les français voulons être les précurseurs de la nécessaire bifurcation de notre modèle productif, non, non ! Il ne s’agit pas de cela ! En ligne de mire, en objectif, comme moi, vous lisez bien : « pour la croissance verte ». Pas question de faire autre chose que quelque chose qui concoure à ce que brille notre économie ! Et notre économie s’intéresse davantage à la croissance du PIB qu’au bien-être des gens et qu’à la soutenabilité sociale et écologique d’un modèle.

Parmi les choses que l’on trouve dans ce grand projet de transition énergétique au titre finalement plus grand que son ambition, il y a :

L’alignement sur les objectifs climatiques européens, la réaffirmation du choix nucléaire français (même si l’objectif est de diminuer la part du nucléaire dans le mix énergétique français pour la porter à 50% d’ici à 2025), la promotion de la consommation d’électricité comme « énergie propre » et l’émergence de la « voiture électrique ».

Mise à part cette « voiture électrique » dont on peut largement discuter, le secteur hautement stratégique des transports est littéralement laissé à l’abandon dans ce projet de « transition ».

De même, l’une des principales sources d’économies d’énergie que constitue l’efficacité énergétique des bâtiments est laissée aux choix des particuliers et de leurs moyens financiers.

Par conséquent, même avec une touche ça et là de développement des Energies renouvelables, de rénovation thermique et du (hourra !!!) « chèque énergie », on peut se poser la question de savoir si ce projet de loi n’est pas pour la France davantage une trahison qu’une transition.

Bien évidemment et encore à la lecture de ce projet, nous l’aurons compris : rien n’est plus important que la croissance !

Mais, soyons-en certains, mêmes repeints en vert pâle, le capitalisme et le libéralisme économique nous mèneront tout droit dans un mur qui lui, n’est pas qu’idéologique.

L’ambitieuse bifurcation : une nécessité !

Face au dérèglement climatique, à l’épuisement des ressources naturelles, à la crise énergétique, à la raréfaction de l’eau potable, à l’extinction de la biodiversité, à la production de déchets nucléaires, la bifurcation écologique à opérer est de grande ampleur.

Elle nécessite une vision politique de long terme, affranchie des logiques capitalistes et libérales.

C’est à une planification écologique complète qu’il faut travailler en repensant l’ensemble du modèle, de la production à la consommation en passant par les transports et la manière dont nous gérons l’espace.

Il nous faut reconstituer un grand Service Public de l’Energie capable d’être le moteur de cette transition d’envergure.

En réalité, c’est toujours le même constat : pour faire ce qu’il nous faut faire, nous devons reprendre le contrôle du temps long et nous affranchir des logiques court-termistes du capitalisme, de la concurrence, du chantage compétitif et du productivisme.

C’est possible. C’est ambitieux. C’est porteur d’avenir et sans doute meilleur pour tout, y compris pour une économie saine et durable basée sur d’autres items que la seule « croissance » dont on sait aujourd’hui qu’elle n’est pas garante du « Bonheur Intérieur Brut ».

Nous aurons besoin, pour le faire, de beaucoup de travail, de qualification et de savoirs.

Mais avant tout, ce dont nous avons besoin et dont nos actuels gouvernants manquent crucialement, c’est de volonté politique !

Il n’est aucun de nos rêves qu’une volonté politique ambitieuse ne puisse réaliser

Beaucoup de nos concitoyens ne souscrivent pas à l’idéal progressiste de la Gauche. Non pas parce que cela ne les intéresse pas mais parce que cela leur paraît « impossible », « inatteignable » ou encore « utopique ». L’hégémonie culturelle dominante est omniprésente. Elle est difficile à contester car à grands coups d’articles et de reportages quotidiens, les grands médias n’ont de cesse de porter pour seules « valeurs » au sommet la « compétitivité », la « concurrence libre et non faussée » et la « productivité ». Ajoutez à cela le grand renfort de l’épouvantail de la « dette publique » à qui l’on fait dire ce que l’on veut et le tour est joué, l’idéal se meurt.

C’est à nous de leur montrer qu’une économie sociale et écologique au service du bien-être de tous est possible. C’est à nous de leur montrer que le monde n’est pas condamné à la compétition et à la guerre, qu’elle soit armée ou économique. C’est à nous de leur montrer que nos rêves les plus grands n’ont pas besoin de beaucoup plus qu’une véritable volonté politique pour se réaliser. C’est à nous de leur montrer que cela n’est pas plus « impossible », pas plus « inatteignable » et pas plus « utopique » que ne l’étaient les congés payés en 1936.

La citation est bien connue mais il a tellement raison, le philosophe Gaston Bachelard, quand il dit :

« L’avenir, ce n’est pas ce qui va arriver, c’est ce que nous allons faire »

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